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Full text of "Un entraîneur, Jean Martin Moyë"

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Aqnès RICHOMME 


UN ENTRAINEUR 



AVANT-PROPOS 


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OUTE âme qui s’êl'eve élève le monde”, 
a dit une vaillante chrétiemie de notre époque 1 . Et voici la vie d’un prêtre du 
Seigneur qui, comme beaucoup d’autres vies de saints d’ailleurs, illustre fort bien 
cette vérité . 


Jean-Martin Moyë était un homme tout simple, né dans une famille toute 
simple aussi. Ses parents , humbles travailleurs , étaient de vrais chrétiens , et leur 
grand souci était de donner à leurs nombreux enfants une formation solide, de 
les “ élever ” au sens le plus exact du mot. 

Jean-Martin profitera spécialement de cette formation. Répondant fidèlement 
à la grâce du Seigneur, il s’élèvera sans cesse jusqu’aux plus hauts sommets, 
luttant contre ses défauts, faisant chaque jour des progrès... jusqu’à devenir un 
prêtre tellement vaillant, tellement grand dans son amour du Seigneur et de ses 
frères en humanité que l’Eglise l’a déclaré héroïque et nous a permis de l’invoquer. 

Mais en même temps qu’il s’élevait ainsi, Jean-Martin Moyë entraînait 
avec lui d’autres âmes : 


D’abord ces jeunes filles de Lorraine, qui abandonnèrent tout pour se consacrer 
aux enfants pauvres des villages et des hameaux , les instruire et les préparer 
à une vie honnête et chrétienne. Ces jeunes filles, qui commencèrent leur mission 
dans des conditions fort dures, sont devenues très nombreuses et forment aujour- 
d’hui une belle Congrégation, celle des Sœurs de la Providence, qui a maintenant 
des maisons en bien des régions de France et de l’étranger. 


(i) Elisabeth Leseur. 


Ensuite , toutes ces populations qui , à la parole ardente de V apôtre et du 
missionnaire (car Jean-Martin Moyë passe dix ans de sa vie à évangéliser les 
Chinois), éprouvaient le besoin de devenir meilleures en vivant une vie plus chrétienne. 

L'exemple qu'il donnait, la joie qui transparaissait en lui malgré tous les 
ennuis, les souffrances et meme la torture, donnaient à tous ceux qui le voyaient 
l'envie de l'imiter au moins un peu. 

Quand il mourut, victime de son dévouement aux blessés et aux contagieux, 
il avait vraiment “ élevé " une belle portion du monde ! 

Mats nous savons bien que les saints ne meurent pas tout entiers ! Et 
Jean-Martin Moyë continue, par l'intermédiaire de ceux à qui il a laissé son 
esprit, à soulever le monde qui en a plus besoin que jamais. 

Ah ! oui, il en faut des continuateurs de Jean-Martin Moyë, pour que 
notre monde actuel, qui tend à s'enliser dans le matériel, puisse encore être “ élevé " 
et sauvé ! 

Il en faut , des prêtres au cœur ardent, qui soient des entraîneurs . 

Il en faut, des religieuses qui, comme les chères sœurs de la Providence, 
se dévouent corps et âme pour faire connaître et aimer le Christ. 

Il en faut, des chrétiens qui sachent “ témoigner " par leur manière de vivre . 

Et en voyant l'influence extraordinaire d'un seul homme qui a bien compris, 
on a envie, n'est-ce pas, de répondre à son tour “présent" à l'appel du Seigneur f 
soit qu'il nous veuille à son seul service dans le sacerdoce ou la vie religieuse, 
soit que nous devions militer dans la vie de tous les jours. 

Aidés par la grâce , et sûrs aussi de la protection de ceux qui nous ont 
précédés, comme Jean-Martin Moyë, nous pouvons aussi, à notre place, “ élever 
le monde". 


Agnès RICHOMME. 

1956 



1 Cette nuif-là — elle attend pour 
bientôt son sixième enfant — 
Catherine s'éveille en sursaut sous le coup 
d'un songe étrange : elle rêvait que ce 
petit (qui allait venir au monde quelques 
semaines plus tard) serait un saint. 

Encore sous l'impression de ce rêve, 
elle réveille son mari pour le lui racon- 
ter. Jean Moyë, cultivateur et « maître 
de poste ») écoute gravement sa femme 
Catherine. 

(I) Ce nom était celui du responsable d'un relais de 
chevaux de poste. 


2 Tous deux sont de fervents chré- 
tiens. 

Quoi qu'on put penser d'un rêve, ils 
se lèvent immédiatement, se mettent à 
genoux et prient ensemble pour l'enfant 
qui va venir. 

Le 28 janvier 1730, un joyeux cortège 
de parents et d'amis apporte à l'église 
de Cutting, joli village lorrain du diocèse 
de Metz, un petit garçon né la veille. On 
lui donne le prénom de Jean-Martin. 



3 Quand on le met dans les bras de 
sa maman, au retour de la céré- 
monie, Catherine ne peut s'empêcher de 
repenser à son rêve. Elle regarde lon- 
guement son petit bébé et se promet de 
ne rien négliger pour en faire un bon 
chrétien. 

C'est donc en voyant tout simplement 
vivre ses parents que Jean-Martin sut, à 
mesure que se développa son intelligence, 
ce qu'était une vie chrétienne vraie. 


4 Jean Moyë, père de famille nom- 
breuse — il eut en tout treize 
enfants — se fait largement aider par 
ses garçons pour les travaux des champs. 
Mais en même temps, il cherche de tout 
son cœur à deviner en chacun la mission 
qu'il aura à accomplir dans la vie. 

Déjà il avait discerné l'appel de Dieu 
chez un de ses aînés, Jean-Jacques, qui 
mourra à vingt-quatre ans au Grand 
Séminaire de Metz. 








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5 Très t$t, Jean-Martin se considère 
comme un garçon que Jésus appelle 
à être prêtre. Sa chère maman, qui voit 
avec joie les heureuses dispositions de 
son fils, le conseille et l'encourage. 

Il tient d'elle un grand élan vers la 
prière. On le voit déjà, tout jeune, pro- 
longer des visites au Saint-Sacrement et 
chercher des moments de solitude pour se 
remettre en présence du Seigneur. 


6 Ce contact fréquent avec Jésus fait 
grandir en lui la charité, dont il 
donne bien des témoignages. 

A l'exemple de ses parents, il pousse 
aussi très loin l'honnêteté. Un jour, tout 
jeune encore, il arrache sans réfléchir 
un navet dans un champ et se met à 
le sucer pour se désaltérer. Pensant sou- 
dain que ce navet n'est pas à lui, il 
fouille dans sa poche, en tire un sou et 
l'enfonce à la place, pour dédommager 
le propriétaire. 



7 Mais déjà aussi, le besoin de com- 
muniquer sa foi se fait sentir en 
lui. 

On le trouve un jour monté sur un 
énorme poirier, prêchant avec fougue à 
un auditoire de jeunes garçons comme 
lui, conquis par son ardeur. 

Saint Martin, son patron, est aussi 
celui de la paroisse. Bonne raison pour 
faire en son honneur, un de ces sermons 
improvisés qui enthousiasment les gars 
de Cutfing. 



8 Jean-Martin Moyë est déjà un en- 
traîneur. 

C'est donc décidé en famille : il sera 
prêtre. De toute son âme, il le désire — 
et ses parents sont trop heureux de cette 
nouvelle vocation à leur foyer. 

C'est Jean-Jacques qui lui donnera ses 
premières leçons, à la maison. 

Et le jour vient de la séparation ; il 
lui faut quitter parents, frères et sœurs, 
village et camarades, pour des études 
plus sérieuses. 








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9 C'est à Pont-à-Mousson qu'il les 
commence, sous la direction des Pères 
Jésuites. Après la classe de rhétorique, 
le voilà à Strasbourg pour la philosophie. 

Et à la rentrée de 1751, Jean-Martin, 
qui a plus de vingt et un ans, franchit 
le seuil du Grand Séminaire de Metz 
d'où il sortira prêtre. 

Son ardeur naturelle ne fait que croî- 
tre dans cette préparation immédiate au 
sacerdoce. 


10 II étudie longuement la sainte Ecri- 
ture, approfondissant par la prière 
silencieuse ce que son intelligence très 
vive en a capté. 

Très doué pour les langues, il assimile 
rapidement le grec et l'hébreu. 

L'Histoire de l'Église le passionne. Il 
la retient si bien que son supérieur 
déclare un jour en riant que si on perdait 
les livres qui la relatent, on la retrou- 
verait tout entière dans la tête de Jean- 
Martin Moyë 



11 Mais dans tous les événements qui 
composent la trame de cette His- 
toire de l'Église, Jean-Martin aime à 
découvrir l'action de la Providence, tou- 
jours présente et agissante. 

Il est déjà pris par cette idée-maîtresse 
qui sera le grand pivot de sa vie et 
de toutes ses activités : Dieu est Père, 
et sa bonté paternelle s'exprime à tout 
moment par sa Providence, pourvu qu'on 
ait confiance et qu'on attende tout de 
Lui. 


12 C'est le 9 mars 1754 qu'il reçoit la 
dernière ordination, celle qui le 
rend participant du sacerdoce même du 
Christ. 

Jean-Martin Moyë, le petit gars de 
Cutting qui, à califourchon sur un poirier, 
haranguait ses camarades, est, pour tou- 
jours, le prêtre du Seigneur. 

Pour la première fois, il dit, en se 
penchant sur l'hostie qu'il tient entre ses 
doigts : « Ceci est mon Corps », faisant 
naître Jésus sur l'autel de sa première 
messe. 






13 On le nomme vicaire à la paroisse 
Saint-Victor de Metz. Il va donc 
pouvoir, non seulement faire renaître le 
Christ, mais Le donner aux âmes affa- 
mées, pardonner les péchés en son Nom, 
Le faire connaître à ceux qui L'ignorent, 
témoigner devant tous combien on est 
heureux à son service. 

Tout de suite,. l'Abbé Moyë est aimé 
pour sa bonté et admiré pour son ardeur 
communicative. 


14 Son confessionnal est bientôt assié- 
gé, et l'on constate rapidement dans 
la paroisse un changement d'atmosphère : 
on prie mieux, la charité grandit, les 
âmes montent. 

Le jeune prêtre cherche ce que le 
Seigneur attend de chacun en particulier, 
car tous n'ont pas la même mission. Et 
il seconde la grâce de toutes ses forces, 
éclaire et soutient, renforce les volontés 
et ranime les courages. 



15 II entraîne d'ailleurs par son exem- 
pie. 

Quand il prie, on le sent vraiment en 
contact direct avec Dieu. Après sa messe, 
il prolonge le plus possible son action 
de grâces, sachant combien ces moments 
d'intimité plus étroite avec le Christ pré- 
sent en lui sont profitables. 

Le curé de son village le taquine même 
un jour à ce sujet : étant de passage 
à Cutting et ayant célébré sa messe, on 
le cherche dans le courant de la matinée, 
sans succès. 


16 Enfin, à trois heures de l'après-midi, 
son curé entrant dans l'église, le 
retrouve là, immobile, perdu dans une 
profonde adoration : « Cette fois-là, c'est 
trop ! » ne peut s'empêcher de s'excla- 
mer le brave curé en le tirant par le bras. 

Cas exceptionnel sans doute, mais qui 
montre à quel point Jean-Martin a faim 
et soif du Seigneur. C'est dans ces cœur 
à cœur qu'il puise toute sa bonté pour 
les autres. 







17 De bonne heure, sa chère maman 
Catherine lui a appris à se vaincre, 
et aussi à se suffire de peu : « Un bon 
prêtre, lui disait-elle, doit être pauvre 
et mourir pauvre... ». 

Il a aussi hérité d'elle et de son père 


18 C'est pourquoi, finalement, les ser- 
mons du jeune Abbé Moyë font tant 
d'effet : on sait bien que ce ne sont 

pas seulement de belles phrases — mais 
qu'il vit le premier ce qu'il enseigne. 


une vaillance à se mortifier et à souffrir 
de bon cœur en union avec le Christ 
dans sa Passion. Jean-Martin a tant vu 
sa mère se renoncer qu'il lui semble 
tout naturel d'en faire autant... et même 


En chaire ou au catéchisme, au confes- 
sionnal ou dans les maisons où il visite 
les malades, et dans tout ce qu'on voit 
de sa vie privée, Jean-Marie est toujours 


d'en ajouter. 


le même : témoin du Christ. 



19 II pousse la charité à des limites 
peu ordinaires. Ne l'a-t-on pas sur- 
pris, un jour, se déchaussant sans hési- 
tation pour donner ses souliers à un 
mendiant qui ne pouvait plus avancer 
tant les siens étaient en lambeaux ! 

C'est ainsi que Jean-Martin comprend 
l'Evangile. Comment s'étonner alors que 
Dieu bénisse son apostolat ! 



20 Le voilà vicaire en une autre pa- 
roisse Sainte-Croix, où il a la 
même influence heureuse. 


Ses supérieurs ont si grande confiance 
en lui qu'ils le nomment, malgré sa jeu- 
nesse, directeur au Grand Séminaire. Il 
trouve là, entre autres, un jeune homme 
qui bientôt sera prêtre et l'aidera dans 
ses activités : l'Abbé Jobal. 

Entre eux deux s'établira une forte 
amitié que la mort seule interrompra. 



21 L'Abbé Jobal éfant devenu égale- 22 Pour le bien de la paix, on envoie 

ment vicaire à Sainte-Croix, les Jean-Martin dans une autre pa- 

deux amis s'épaulent mutuellement- roisse, plus importante d'ailleurs. Et l'émo- 


lls ont remarqué combien facilement 
on laisse mourir sans baptême les tout 
petits enfants. Les voilà donc qui rédigent 
un tract sur le sujet. Mais leur fougue 
et leur jeunesse leur y font écrire des 
mots nets, peut-être excessifs, que cer- 
tains prêtres âgés prennent pour des 
reproches à leur égard. Ces prêtres se 
plaignent à l'autorité. 


tion même causée par le fameux tract 
produit l'effet désirable, car désormais 
on se préoccupe davantage d'ouvrir le 
ciel par le baptême aux bébés qui meu- 
rent à leur naissance ou très peu après. 

Déjà Jean-Martin est mordu au cœur 
par ce qui va être la passion dominante 
de sa vie : les enfants à sauver, petits 
et grands. 



23 II constate avec tristesse que les 
populations des villages, alors très 
pauvres, restent privées de toute instruc- 
tion. C'est l'époque où beaucoup de per- 
sonnes se préoccupent heureusement de 
fonder des écoles. Saint Jean-Baptiste de 
La Salle, de Reims, a institué les Frères 
des Ecoles Chrétiennes. La Mère Alix Le 
Clerc fonde, avec saint Pierre Fourier, 
les Chanoinesses de Saint-Augustin. 

Mais ces religieuses, groupées 
dans des centres importants, reçoivent 
chez elles les élèves. 



24 C'est dire tout de suite que beau- 
coup de villageois, démunis de tout, 
ne peuvent envoyer leurs filles dans ces 
pensionnats. Et les enfants grandissent 
sans rien savoir, pas plus au point de 
vue connaissances élémentaires qu'au 
point de vue religieux. 

Le grand cœur de Jean-Martin ne peut 
supporter cette situation sans chercher 
aussitôt à y apporter remède. 






25 Longuement il y réfléchit, surtout 
dans la prière. Et une idée lui 
vient : pourquoi ne pas former des jeunes 
filles qui accepteraient de s'en aller, dans 
les campagnes perdues, pour faire l'école 
et enseigner le catéchisme ? 

Il ne pense pas fonder une véritable 
congrégation religieuse. Il ne s'inquiète 
pas des moyens d'existence de ces insti- 
tutrices. 


26 II les veut pauvres, aussi pauvres 
que ceux chez qui elles s'établissent, 
vivant misérablement de la charité des 
gens du village et ne comptant que sur 
la Providence. 

C'est une idée hardie, et pour la réali- 
sation de laquelle l'Abbé Moyë va ren- 
contrer beaucoup d'obstacles. 

D'abord, ces jeunes filles qui accepte- 
ront des conditions de vie aussi dures pour 
l'amour de Dieu dans les pauvres, où les 
trouver ? 



27 La Providence y veille et met aussi- 
tSt la première en présence du 
fondateur. 

Marguerite Lecomte, qui a elle-même 
un bien petit bagage intellectuel, accepte 
de se dévouer ainsi, toute seule, aux 
enfants du hameau de Saint-Hubert. 

C'est le 14 janvier 1762. L'Abbé Moyë 
et l'Abbé Jobal sont là. L'Abbé Jobal 
chante la messe du Saint-Esprit. L'Abbé 
Moyë explique aux assistants le sens de 
la fondation. 


28 Une fondation d'ailleurs si précaire 
qu'elle manque échouer à son 
début : impossible de trouver le moindre 
logement pour Marguerite. 

Enfin une famille lui offre de la pren- 
dre en sa maison. Joie... suivie aussitôt 
de déception, car cette maison n'a qu'une 
seule pièce où tous vivent ensemble, déjà 
affreusement serrés. 

Voilà Marguerite bien embarrassée. 






29 Mais elle ne se décourage pas. Une 
couverture sous le bras, elle cherche 
un gîte... et trouve une ancienne por- 
cherie abandonnée. C'est là qu'elle s'ins- 
talle, pleine de toi et de vaillance, comp- 
tant sur la seule Providence pour arranger 
les choses. 

On pourra en effet, dans la suite, lui 
bâtir une petite maison bien misérable, 
où elle poursuivra sa mission pendant 
cinquante-trois ans. 


30 D'autres, non moins vaillantes, s'ins- 
tallent ailleurs peu après. L'Abbé 
Moyë les nomme les « Pauvres Sœurs ». 
Mais le peuple a tôt fait de les baptiser 
« Sœurs de la Providence ». Ces fonda- 
tions qui se font et se maintiennent dans 
des conditions si dures sont un témoi- 
gnage de la protection spéciale du Père 
des deux. 

On peut bien dire aussi, que ces Sœurs 
foutes dévouées sont, pour ces popula- 
tions si misérables, l'image de la Provi- 
dence divine. 



31 Elles ne se contentent pas en effet, 
de donner quelques rudiments de 
connaissances aux enfants. Elles visitent 
et soignent les malades, préparent les 
mourants au grand passage, se font sans 
cesse toutes à tous. 

Sans aucune ressource personnelle, on 
leur donne ici un pain, là quelques légu- 
mes ; elles cherchent leur bois en forêt 
pour chauffer l'école et cuire la soupe. 



32 Elles ont de qui tenir : Jean-Martin 
Moyë, celui qu'elles appellent déjà 
leur Père, leur répète sans cesse, « qu'il 
n'y a point d'aussi mauvaise auberge que 
Bethléem, ni de lit aussi dur que la 
croix ». Et il le vif personnellement. 

Leur habit consiste en une robe taillée 
dans de vieilles capotes militaires ache- 
tées d'occasion. Une pauvre petite croix 
de bois au bout d'un cordon en est le 
seul ornement. 






33 Pour toute bibliothèque, elles n'ont 
que l'Évangile. Mais le Seigneur est 
si bien avec elles et les remplit de sa 
joie à tel point « qu'elles n'auraient pas 
changé pour une couronne, écrivent-elles, 
la place qu'elles occupent au milieu des 
enfants et des malheureux ». 

« C'est de la folie ! Comment vivront- 
elles ? Elles mourront de faim, ou bien 
elles reviendront ! » 


34 Les méchantes langues, et même 
pas mal de gens bien intentionnés, 
répètent cela partout. 

L'évêque de Metz, Monseigneur de 
Montmorency, est assez embarrassé. Il a 
toute confiance en son prêtre ; mais tout 
de même, ces fondations qui attendent 
tout de la Providence ne sont-elles pas 
vraiment déraisonnables ? Inquiet par 
toutes les critiques qu'il entend, il inter- 
dit d'ouvrir de nouvelles écoles. 

L'Abbé Moyë sent très durement ce 
coup. 



35 Mais il est trop bon prêtre pour 
hésiter. 

« Aussitôt je me soumis, dit-il, respec- 
tant l'autorité sacrée d'où venait cet 
arrêt... J'allai me prosterner devant 
l'autel de la sainte Vierge pour refaire 
mon sacrifice et mettre entre ses mains 
et celles de l'Enfant-Jésus ce projet qui 
était si mal entre les miennes. » 

Son ami l'Abbé Jobal, qui est bien de 
la même race, se réjouit également de 
ce qu'on peut garder les écoles déjà 
ouvertes. 


36 L'humble obéissance du Père Moyë 
est vite récompensée quelques 
mois après l'interdiction, l'évêque revient 
sur sa décision et recommande même à 
tous ses prêtres de favoriser l'établisse- 
ment des écoles des Sœurs de la Pro- 
vidence. 

Le démon, qui a suscité tous ces ennuis 
à Jean-Martin, en est donc pour ses 
frais une fois de plus. La sainte Vierge 
triomphe de lui comme toujours. 






37 Les vocations viennent, et le Père 
Moyë écrit alors son « Projet des 
Écoles de filles, dites de la Providence, 
pour la campagne », ainsi que ses 
« Règles et instructions pour la conduite 
des Sœurs ». 

Il met comme bases à ce qui devient, 
même s'il n'y songe pas, une congréga- 
tion religieuse : l'esprit d'abandon à la 
Providence, la pauvreté, la simplicité et 
la charité. Quatre piliers bien solides pour 
cette construction. 


38 « Vous vous contenterez, écrit le 

Père Moyë, d'une nourriture simple 
et grossière..., de meubles simples et 
pauvres..., de vaisselle de terre ou de 
bois. » 

La simplicité, c'est en effet une vertu- 
clé pour Jean-Martin. Il explique à ses 
filles en quoi elle consiste, et il y revient 
très souvent, citant la parole de Notre 
Seigneur « Que votre discours soit 
simple ; que ce soit oui ou que ce soif 
non, sans plus ». 


39 Le Père Moyë pense qu'il est très 
important, pour des éducatrices, de 
cultiver cette simplicité et de l'enseigner 
aux enfants. 

Mais il insiste très fort aussi sur la 
charité : « ...puisque vous ferez tout 

gratuitement, c'est la seule charité qui 
vous fera agir en fout et partout... ». 
Et cette charifé-là, dont parle le Père, 
c'est la vraie, la seule, celle qui va bien 
au-delà de l'aumône et qui est le Nom 
même de Dieu : c'est l'Amour. 


40 C'est parce qu'elles aiment, et de 
tout leur cœur, que les Sœurs de la 
Providence peuvent ainsi « tenir », tou- 
jours dévouées et toujours joyeuses mal- 
gré les fatigues et les privations. 

C'est parce qu'elles aiment le Seigneur 
à qui elles se sont données. C'est parce 
qu'elles aiment pareillement tous les habi- 
tants de ces pauvres villages et hameaux 
abandonnés qui sont, elles le savent, les 
préférés de Dieu. 





41 Aux enfants, elles apprendront à 42 Les années passent, voyant sans 

lire, à écrire correctement . Elles cesse de nouvelles fondations. Un 

devront s'assurer, écrit le Père, que tous noviciat a été installé pour les Sœurs 

les mots sont bien compris, et les expli de langue française. Un autre est bientôt 

quer soigneusement. ouvert pour celles de langue allemande. 

Surtout, les Sœurs auront à cœur de 

faire passer leur enseignement dans la am ‘ ^®kut, I e c ^ er Abbé Jobal, 

vie meme des enfants qu'elles doivent mort - Mais le Père Mo Yf a trouvé 

« élever » au sens le plus beau du mot. ® au * res collaborateurs ; parmi ceux-ci, le 

Si l'on songe qu'on est au XVIII e siècle. Chanoine Raulin prend^ de plus en plus 

on constate que Jean-Martin Moyë est d intérêt a I œuvre, a laquelle il va 

bien en avance sur son temps. bientôt se consacrer totalement. 



43 Jean-Martin a près de quarante 
ans. Il voit sa fondation bien assise 
et entend alors grandir en lui un appel 
déjà ancien. Il veut « faire connaître et 
aimer Dieu par un plus grand nombre 
d'âmes ». 

Déjà, chaque année, il passe toute la 
nuit de l'Épiphanie en prière pour la 
conversion des infidèles. Mais ce n'est 
pas assez pour son âme ardente : pour- 
quoi ne pas aller lui-même, au-delà des 
mers, travailler à cette conversion ? 


44 S'arrachant à sa Lorraine, à ses 
chères Sœurs de la Providence, à 
toutes ses affections, le voilà parti pour 
Paris, où il entre au Séminaire des Mis- 
sions Étrangères. 

Pour un tel homme, point n'est besoin 
d'une longue formation. On l'accueille à 
bras ouverts. 

Il faut seulement attendre un bateau 
pour la Chine. Car c'est là qu'il ira 
porter l'amour qui le dévore. 





45 Le voilà un jour dans sa famille, 
pour un dernier repas. Mais lui seul 
sait que c'est le dernier. Il sort de table 
sans rien dire — pour ne pas trop 
attrister — . 

C'est fini ; il roule maintenant vers 
Paris, puis vers Lorient où il s'embarque 
sur le « Penthièvre ». 

C'est le 30 décembre 1771. L'ancre est 
levée, la côte s'estompe peu à peu... 
Jean-Martin Moyë vogue vers la Chine. 


46 Les voyages de ce temps-là n'étaient 
pas aisés comme ceux d'aujourd'hui. 
Il fallut de longs mois pour atteindre une 
première étape. 

Ce n'est qu'au début de mai, en effet, 
que le « Penthièvre » touche l'Ile de 
France (aujourd'hui île Maurice, posses- 
sion anglaise) non loin de Madagascar. 

Un autre bateau doit faire la seconde 
partie du trajet. Jean-Martin ne perd pas 
son temps en l'attendant. 



47 II trouve qu'il a déjà fort à faire 

sur place. Un grand nombre d'escla- 
ves étaient vendus dans cette île, et le 
Père Moyë les encourage et les console, 
leur annonce le Christ, en baptise 
quelques-uns. 

Il leur apprend à se saluer en disant : 
« Loué soit Jésus-Christ ! » et trouve 

parmi eux des entraîneurs qui feraient 
de bons témoins et des catéchistes pour 
la masse. 

Et toujours pas de bateau annoncé ! 


48 II songe un moment à se fixer là. 

Chinois ou Noirs, que lui importe ! 
Ce qu'il veut, ce sont des hommes à 
aimer, à aider, quelle que soit la couleur 
de leur peau. Il déclare d'ailleurs que 
« les Noirs ont cent fois plus de dispo- 
sition au christianisme que les Blancs ». 

Tout de même, voilà le bateau qui va 
l'emporter là où ses supérieurs l'ont en- 
voyé : en Chine. 








49 Juste un an après son départ de 50 Bientôt, avec son teint paie, sa 

Lorient, il débarque à Macao, siège figure large aux pommettes un peu 

de la Procure des Missions chinoises. saillantes, il ressemble à un quelconque 

marchand chinois. 


A cette époque, la Chine était abso- 
lument fermée aux Européens, et le seul 
fait d'y pénétrer n'était pas une petite 
affaire. 

Pendant son séjour à Macao, Jean- 
Martin laisse pousser cheveux et barbe, 
et s'habille en civil. 


Décision est prise de l'envoyer dans 
la province du Se-tchuen, où Monseigneur 
Pottier est vicaire apostolique (ce qui 
correspond à évêque). L'année 1772 a 
été particulièrement dure pour les chré- 
tiens de cette province, sans cesse persé- 
cutés. 



!.. «1IW ; 


51 Les missionnaires vivent traqués. 

L'un d'eux est emprisonné. 

Ce tableau avive l'ardeur du Père 
Moyë. Dès que c'est possible, il s'en va 
rejoindre son poste. 

Il a pu se glisser dans une barque 
malgré la douane chinoise qui veille au 
port de Macao. Mêmes périls à Canton, 
puis à Fou-Chan. Là, il faut changer de 
barque. 


52 Mais les conditions du voyage sont 
identiques. On y est mal nourri, 
dévalisé, presque maltraité, exposé à la 
vermine... traité comme un esclave. 

Jean-Martin se réjouit de toutes ces 
souffrances qui le préparent à sa vie 
de mission. 

On arrive enfin à la frontière du 
Se-tchuen et bientôt après à Tchen-fou- 
fou, la capitale. C'est le 28 mars 1773. 
Le Père Moyë est épuisé, mais content. 








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53 Les fatigues et lès ennuis ne font 
que commencer. Il reçoit aussitôt de 
Monseigneur Pottier ordre de quitter la 
ville pour aller se réfugier à la cam- 
pagne, dans une famille chrétienne. 

C'est là que son évêque, traqué lui- 
même, vient faire sa connaissance. Les 
deux hommes se comprennent à demi- 
mot. Ils ont au cœur la même flamme 
apostolique. Monseigneur Pottier fait du 
Père Moyë son Provicaire, c'est-à-dire son 
adjoint immédiat. 


54 II en espère de grandes choses 
pour la mission chinoise en cette 
province ; mais il ne se doute pas encore 
que la Providence lui a envoyé un saint. 

Avant tout, il faut apprendre le chi- 
nois, et ce n'est pas une langue simple ! 
Heureusement que le Père Moyë a beau- 
coup de facilité. Dans son refuge, il 
écoute longuement les chants et les cris 
qui s'envolent d'une école voisine. 



55 II note, il étudie, il retient. Surtout, 
il n'oublie pas de demander au 
Saint-Esprit de l'aider. Le succès est pro- 
digieux. Il le dit lui-même, en toute sim- 
plicité « C'est par le secours divin 
que je suis parvenu à apprendre... jusqu'à 
pouvoir expliquer à nos chrétiens bon 
nombre de livres chinois et leur inspirer 
le goût de cette langue, car beaucoup 
ne comprennent pas les prières qu'ils 
récitent, le style sublime qu'on appelle 
mandarin étant si différent du langage 
commun ». 



56 Bientôt, il pourra non seulement 
comprendre et se faire comprendre, 
mais composer lui-même, en chinois, des 
prières et des livres qui sont encore utili- 
sés de nos jours. 

Voilà donc notre missionnaire à l'œu- 
vre. Le territoire de la mission (la pro- 
vince du Se-tchuen, avec celles de Koui- 
tcheou et du Yun-nan qui lui sont an- 
nexées) est grand comme la Belgique, la 
France et l'Espagne réunies. 







57 Jean-Martin reçoit en partage la 
partie orientale, qui compte deux 
mille chrétiens dispersés, sans aucun prê- 
tre, et aussi le Koui-tcheou. Si le péril 
est partout, il est plus grand dans cette 
dernière région, où le mandarin a publié 
un ordre de « se saisir de tout étranger 
qu'on verra fréquenter les chrétiens, avec 
une récompense à quiconque pourra s'en 
saisir ». 

On devine que cela ne fait qu'aiguiser 
l'ardeur de l'apôtre. 


58 Va-t-il au moins trouver là de vrais 
chrétiens ? Il en rencontrera quel- 
ques-uns, qui l'aideront de tout leur pou- 
voir et témoigneront jusqu'à la prison, 
jusqu'au sang même. 

Ma is la masse est plutôt lâche, plus 
prompte à réciter de longues prières du 
bout des lèvres qu'à accomplir le plus 
petit acte de courage. Ils sont très peu- 
reux, et nombreux sont ceux qui, à la 
moindre alerte, renoncent à leur foi. 



59 Ils ont bien quelque excuse. Et 

loin de leur jeter la pierre, il faut 
admirer la vaillance de ceux qui bravent 
fout pour le Christ. 

A Tchong-kin-fou, la maison du ban- 
quier Lô est à la disposition du mission- 
naire, qui y célèbre la sainte messe et y 
fait le catéchisme quand il passe. La 
nuit, bien sûr, car le risque est gros pour 
tous. Toute la famille Lô est de la même 
trempe. 


60 La fille de Lô se consacre au Sei- 
gneur et obtient la guérison de son 
père. La belle-sœur, devenue veuve, en 
fait autant. Une cousine, la jeune Thècle, 
fille de mandarin, convertit presque tous 
les siens. 

Ainsi, par l'exemple d'une seule famille 
— et l'activité du saint missionnaire — la 
grâce passe abondamment à Tchong-kin- 
fou et les conversions se multiplient. 











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61 Dans une autre ville, Tchang-keou- 
kien, c'est la famille Kiao qui joue 
le rôle, faisant de l'Action Catholique 
bien avant qu'on donne ce nom-là à 
l'apostolat des chrétiens dans leur milieu. 

Jean-Martin trouve, dans une de ces 
familles de chrétiens vrais, son meilleur 
collaborateur, le jeune Benoît Sen. Ce 
garçon est d'une foi et d'une ardeur 
exceptionnelles. 


62 Ayant été vraiment conquis par le 
Christ, tout son désir est de tra- 
vailler pour Lui en Le faisant connaître 
à ses frères chinois. 

Le Père Moyë en fait son compagnon 
de mission. Ils sont presque toujours 
ensemble ; Benoît fait le catéchisme pen- 
dant que le Père confesse. 

Bientôt, le jeune Sen suivra le Père 
à la torture et en prison, sans jamais 
faiblir. 



63 Les jeunes filles et les femmes 
chinoises se montrent particulière- 
ment vaillantes. Elles ont plus de cran 
que les hommes, et le Père Moyë trou- 
vera en elles des auxiliaires prêtes à 
tous les dévouements, ne craignant, écrit- 
il, « ni les âpres sentiers de la monta- 
gne, ni la longueur du chemin, ni les 
persécutions, ni la mort, quand il s'agit 
de faire connaître le Nom de Jésus- 
Christ ». 

Quel exemple pour nous ! 



64 Le missionnaire ne craint rien non 
plus de tout cela ; il va avoir à le 
montrer. 

Déjà, bien des fois, il a échappé de 
justesse. A Che-kia-fong, il descendait 
de l'autel quand on le prévient que les 
satellites 1 sont >là pour l'arreter. Il par- 
vient à s'enfuir. 

A Long-ky, une fête païenne bat son 
plein. Les jeunes gens, excités, veulent se 
saisir de lui. 


(I) On désignait ainsi les envoyés du mandarin. 







65 Prévenu par une chrétienne, il se 66 Le voilà, en mai 1774, dans les 

cache dans les buissons. On l'y montagnes de Koui-tcheou. Il man- 

retrouve et l'on brandit au-dessus de sa que faire naufrage dans les cataractes 

tête un marteau de fer. Il se croit perdu, d'une rivière, 

mais quelqu'un crie : « Qu'on le laisse 

partir, pourvu qu'il ne prêche plus ici ! » Partout il doit se cacher, brouiller son 

Il ne saura jamais de qui est cette inter- itinéraire, pour pouvoir progresser, 

venfion à laquelle il doit la vie. 

A Mao-tien, il célèbre la messe dans 
Pourtant les dangers se multiplient, en la maison d'un chrétien. Pendant ce temps, 

même temps d'ailleurs que sa parole les païens investissent la maison, sur- 
atteint davantage de monde. veillent toutes les issues. 



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67 « Où est le maître de religion ? » 

demandent-ils. 

Jean-Martin se présente et rappelle 
que l'Empereur de Chine n'a pas interdit 
la religion chrétienne, ajoutant : « ...nous 
ne craignons d'ailleurs pas la mort ; nous 
la souffrons volontiers pour notre foi... » 
Les païens passent dans une autre 
pièce et se font servir à manger. Vite, le 
Père en profite pour confier les vases 
sacrés et les ornements à des chrétiennes 
vaillantes. 


68 On espère s'en tirer encore. Mais 
non, les païens reparaissent et déci- 
dent d'emmener le Père Moyë, Benoît Sen 
et le chrétien qui les avait reçus chez 
le mandarin. On attache ensemble les 
deux Chinois, et le Père marche derrière, 
pensant : « Quel beau commencement ! 
Pourvu que la suite y réponde ! » 

La foule regarde passer le groupe et 
le missionnaire répond fièrement aux 
questions : « Ce sont des chrétiens ». 




69 A Benoît qui, courageux, cherche 
seulement ce qu'il devra répondre 
au mandarin, le Père dit, citant l'Évan- 
gile, de ne pas s'en inquiéter car le 
Saini-Esprit le lui soufflera au moment 
voulu. 

Les inculpés sont maintenant devant le 
mandarin. D'abord les deux Chinois, qui 
sont violemment frappés au visage avec 
des semelles de cuir. 

Le Père Moyë attend son tour. 


70 « Qui es-tu ? » demande le man- 

darin. 

« Je suis Européen et je suis venu 
faire connaître le Christ. 

— A quoi sert ta religion ? Est-elle 
vraie ? 

— Elle est vraie. » 

Aussitôt, cinq soufflets s'abattent sur 
les joues du Père. 

L'interrogatoire continue longuement. 
Chaque fois que le mandarin fait un 
signe, les coups pleuvent sur le visage 
du missionnaire. 



71 Celui-ci s'exprime tellement bien en 
chinois — et d'autre part il a pris 
à tel point jusqu'à l'apparence physique 
d'un habitant du Céleste Empire, que le 
mandarin voudrait lui faire dire qu'il est 
Chinois. 

Cela l'arrangerait bien, car il se sent 
coupable envers la haute Autorité, d'avoir 
laissé pénétrer un Européen sur son terri- 
toire, ce qui alors était sévèrement puni. 


72 Le Père Moyë s'en tirerait aussi à 
moindres frais. Mais tout, pour lui, 
est préférable au mensonge. 

Il maintient donc qu'il est Européen, ce 
qui lui vaut la prison. 

Belle occasion de continuer son ensei- 
gnement ! Car la prison chinoise est à 
cette époque une cage à barreaux, autour 
de laquelle s'amassent les curieux, qui 
veulent voir le « diable d'Occident ». 






73 Le Père Moyë raconte dans une 
lettre qu'il prêchait soir et matin 
dans sa prison, les chaînes au cou, et 
qu'ainsi des milliers de païens avaient 
entendu l'Évangile. 

Le Seigneur fortifie Lui-même son fidèle 
témoin : « A chaque coup qui frappait 
ma mâchoire, dira-t-il, je ressentais une 
nouvelle infusion de force divine, et je 
comprenais que cela ne venait pas de 
moi ». 



74 Benoît a été un jour si cruellement 
frappé — cent coups de lame de 
cuir en plein visage — qu'il s'écroule 
sans connaissance dans son cachot, la 
face tuméfiée, en sang. On craint qu'il 
n'en meure et on le ranime. Mais trois 
jours après, il est totalement guéri et 
prêt à souffrir de nouveau pour le Christ. 

L'emprisonnement se prolonge, plus 
dur de jour en jour. 



75 II faut en finir, car les gens se 
convertissent. 


Quand on lui a arraché son crucifix en 
disant : « Voilà leur idole », le Père a 
crié de foute sa foi devant l'immense 
foule : « Non, ce n'est pas une idole ! 
C'est l'image de Notre Seigneur Jésus- 
Christ, le Fils de Dieu fait homme, cru- 
cifié pour nous sauver ! » Et les coups 
qui lui ont fermé la bouche n'ont fait 
qu'augmenter l'émotion des assistants. 



76 Le mandarin, ne sachant trop que 
faire, demande au Père de s'éloi- 
gner de son district et de n'y plus revenir. 
Le missionnaire répond simplement : « Si 
le mandarin l'ordonne, je m'en irai ». 

On déchire devant lui tout ce qu'on 
avait pu trouver encore d'ornements sacrés 
et de livres de prières, et on le relâche 
enfin avec son catéchiste Benoît Sen. 





77 Les deux missionnaires s'en vont 
en chantant leur merci à Dieu, et 
la foule s'attroupe pour les écouter. 

Un satellite les accompagne pour s'assu- 
rer qu'ils quitteront le district ; il doit 
même en principe les conduire au man- 
darin voisin. Mais arrivé à la frontière, 
il n'a pas envie de continuer la route et 
se contente de leur voler leurs meilleurs 
vêtements avant de les laisser aller où ils 
veulent. 


78 C'est au Se-tchuen qu'ils rentrent, 

constatant avec joie que leurs chré- 
tiens sont restés fidèles, priant et fai- 
sant ^ries sacrifices pour obtenir de Dieu 
leur libération. Aussi quelle joie de revoir 
le missionnaire et son catéchiste ! 

Bien des fois encore, le Père Moyë aura 
à se cacher et à souffrir la persécution. 
Mais il estime ne jamais payer trop cher 
la joie d'apporter la lumière, fût-ce à 
une seule âme. 


79 Et beaucoup reçoivent cette lumière 
du Christ et la reflètent à leur tour. 
Comme cette jeune chrétienne de douze 
ans — encore un membre de la famille 
Lo ! — qui déclare fièrement à un païen : 
« Il faut devenir chrétien non pas pour 
les honneurs et les richesses mais pour 
la gloire de Dieu et le salut du monde ». 


80 Au Koui-tcheou, les souffrances en- 
durées portent leurs fruits : le Père 
apprend avec joie que les chrétiens 
emprisonnés ne lâchent pas. Bien plus, 
les geâliers eux-mêmes se convertissent 
à la vue de leur courage. Il leur envoie 
une jeune femme de vingt ans dont le 
mari est en exil pour sa foi. 


Elle a bien compris, cette petite Chi- 
noise ! 


Monique — c'est son nom — va sans 
peur, répétant les instructions du Père. 



1 — — ** 


81 On l'enferme un temps. A peine 
sortie de prison, elle continue sa 
vie de témoignage, allant jusqu'à parler 
un jour de Jésus dans une pagode où 
s'étaient réunies plus de huit cents 
femmes. 


82 Le Père Moyë peut écrire : « Le 
nombre des chrétiens augmente de 
jour en jour ». Et la foi de ces chrétiens 
est de plus en plus vivante et vaillante. 

Les baptêmes se multiplient. Des bonzes 


Sa jeune sœur Lucie suit bientôt son 
exemple. Plus tard, mariée, elle entraî- 
nera son mari jusqu'au Yun-nan dans 
des campagnes d'apostolat. 


même veulent connaître la religion chré- 
tienne. Une bonzesse reçoit le baptême 
des mains du Père, et fait ensuite des 
conversions autour d'elle. 



83 Dès le début de son séjour en 
Chine, le missionnaire a rencontré 
chez les femmes chinoises une foi, un 
courage qui ne se trouve pas chez les 
hommes. 

Elles viennent à lui nombreuses, s'of- 
frant aux missions les plus difficiles, 
demandant souvent d'être consacrées tota- 
lement à l'apostolat. Trente d'entre elles, 
après un an et demi de présence du 
missionnaire, se sont déjà données au 
Seigneur dans ce but. 


84 Dans ses longs entretiens cœur à 
cœur avec Jçsus, le Père Moyë 
sent grandir en lui une idée : pourquoi 
ne confierait-il pas une mission d'ensei- 
gnement à ces vaillantes filles chinoises, 
comme il l'a fait en sa Lorraine natale 
avec ses chères Sœurs de la Providence ! 

Loin de les abandonner, il continue à 
les former de loin par ses lettres. 





85 II suit — avec quel cœur — les 
développements de son œuvre fran- 
çaise et se réjouit des beaux résultats. 

Ce qui réussit si bien en Lorraine ne 
peut-il pas convenir aussi pour la Chine ? 

Toutes ces jeunes Chinoises au grand 
cœur ne demandent qu'à se dévouer, 
pourvu que par leur dévouement le Christ 
soit plus connu et mieux aimé. 


86 Elles savent très bien captiver les 
enfants. Et les petits Chinois, comme 
les petits Français de l'époque, ont bien 
besoin qu'on les instruise et qu'on les 
forme. 

Le Père Moyë a traduit pour ses chré- 
tiens les principales prières. Il en a com- 
posé d'autres, ainsi que des méditations. 
Il s'efforce de développer entre autres 
l'amour de la sainte Vierge. Mais il ne 
peut être partout à la fois. 



87 Les livres à la portée de la masse 
restent rares. Les gens ont besoin 
qu'on les visite solivent, sinon ils se 
découragent. 

Ayant donc longuement réfléchi et prié 
— et s'étant aussi largement mortifié — 
pour obtenir la grâce de voir clair, le 
Père Moyë se décide à fonder, en Chine, 
ce qu'il appelle « l'Institut des Jeunes 
Filles Chrétiennes pour les écoles » 1 . 

(I) Le nom exact est celui d'institut des Vierges chré- 
tiennes, qui veut dire jeunes filles consacrées 6 Dieu. 


88 Une fois sa décision prise, il y va 
hardiment comme jadis en Lorraine. 
Ces jeunes Chinoises reçoivent de lui mis- 
sion officielle d'enseigner la religion à 
leurs compatriotes, spécialement aux en- 
fants. 

Les volontaires sont tout de suite nom- 
breuses. Pleines d'ardeur, sans aucun 
souci de la fatigue ou du danger, elles 
se lancent dans l'action, quë d'ailleurs 
plusieurs d'entre elles avaient déjà com- 
mencée. 








89 Elles vont avoir du travail plus 
qu'elles n'en pourront faire. 

En effet, une terrible famine règne 
dans la province, amenant avec elle une 
épidémie de peste qui gagne de proche 
en proche. 

Les gens meurent par centaines, sou- 
vent abandonnés. La charité chrétienne 
trouve donc largement à s'employer. Les 
Jeunes Filles Chrétiennes soulagent comme 
elles peuvent, aident à mourir, enseve- 
lissent. 


Elles baptisent aussi, surtout les 
bébés qui meurent en grand nom- 


Ce souci d'ouvrir le ciel aux tout-petits 
par le baptême n'a jamais quitté le bon 
Père Moyë depuis qu'il était vicaire à 
Metz. 


Constamment sur les routes, les vaillan- 
tes Jeunes Filles font des kilomètres poui 
baptiser les bébés en danger de mort 


91 « L'Œuvre Angélique », c'est le 

nom qu'a donné le bon Père à cette 
campagne de baptêmes des tout-petits. 
Et ce nom exprime une bien belle réalité. 

Le nombre des petits anges que les 
Jeunes Filles Chrétiennes envoient ainsi 
au ciel est énorme. Plus tard, quand on 
fera des statistiques, on calculera que 
dans la province du Se-tchuen, sept cent 
sept mille baptêmes ont été donnés en 
trente-quatre ans seulement. Catherine L8 
à elle seule baptisa deux mille bébés, 
qui tous moururent peu après. 


92 Un bien aussi grand ne peut pas 

laisser le démon indifférent. Le Père 
Moyë, dans cette œuvre si belle comme 
dans foutes celles qu'il a entreprises, aura 
à souffrir des ennuis de toutes sortes : 
critiques, contradictions, dénonciations. 

C'est la marque même qu'il est inspiré 
de Dieu dans ses activités. D'ailleurs, la 
façon humble et docile dont il accueille 
les avis de ses supérieurs prouve sa 
sainteté. 






93 Par cette « Œuvre Angélique pour 
le baptême des enfants », le Père 
Moyë a semé — sans le savoir — la 
petite graine qui, cultivée par un autre 
grand apôtre. Monseigneur de Forbin- 
Janson, deviendra l'Œuvre Pontificale de 
la Sainte Enfance. 

Cette œuvre, on le sait, veut que les 
petits enfants païens abandonnés ou 
même menacés de mort dans leur pays, 
soient sauvés et faits chrétiens par leurs 
frères et sœurs catholiques du monde 
entier. 



94 Déjà le Père Moyë écrit longue- 

ment en France pour demander de 
l'aide. Il raconte le travail merveilleux 
que font les Jeunes Filles Chrétiennes. 

De plus en plus il s'appuie sur ces vail- 
lantes Chinoises et leur confie des res- 
ponsabilités. 

Il les forme à leur belle mission, ainsi 
qu'il l'écrit à ses chères Filles de la 
Providence de Lorraine : 



95 « Nous avons ici un séminaire de 

Jeunes Filles Chrétiennes propres à 
devenir maîtresses d'école... Je leur ai 
expliqué nos quatre grandes vertus de 
simplicité, d'abandon à la Providence, de 
pauvreté et de charité, leur disant que 
c'étaient là les quatre colonnes sur 
lesquelles nous bâtissons ; avec elles, 
l'édifice subsistera ; sans elles, il tom- 
bera en ruines... » 

Cette lettre est datée de 1781. 


96 En Lorraine, on s'enthousiasme pour 
ces Sœurs lointaines. On est avide 
de détails. L'entreprise du Père Moyë est 
audacieuse... et nouvelle. On n'avait 
encore jamais vu, en Chine, de religieuses 
vivant apparemment la vie de tous, 
mêlées à la population, catéchisant et 
enseignant enfants et adultes. 

Car les élèves .sont souvent plus âgés 
que les maîtresses. 







97 A cSté de l'instruction aux enfants, 
le missionnaire poursuit en effet 
le même but que ce que nous appelons 
aujourd'hui l'Action Catholique : faire 

évangéliser la femme païenne par la 
femme chrétienne. 

Et les membres de son Institut des 
Jeunes Filles Chrétiennes y réussissent à 
merveille. Tout ce qu'il entreprend est 
tellement basé sur la prière et le désir 
ardent de faire connaître Jésus ! 


98 Son saint ami le Père Gleyo, un 
missionnaire qui a été longuement 
torturé et gardé huit ans en prison, l'en- 
courage fortement. Il l'assure que cette 
fondation est voulue de Dieu « La 
sainte Vierge s'en charge », lui écrit-il. 

Ce même Père Gleyo plaide la cause 
du nouvel institut auprès de l'évêque 
qui hésite beaucoup et ne sait quel parti 
prendre. 


99 C'est que là encore, on s'en doute, 
les critiques ne manquent pas. Les 
supérieurs du Père Moyë ne le compren- 
nent pas toujours. 

L'un d'enlre eux « ne peut se faire 
à la mission de femmes faisant quelque- 
fois jusqu'à dix lieues pour exercer leur 
ministère, prêcher, instruire les filles, bap- 
tiser... » et lui crée beaucoup de diffi- 
cultés, ne se gênant pas pour le critiquer 
ouvertement. 


100 Le bon Père, qui a déjà tant d'occa- 
sions de souffrances : fatigues, pri- 
vations, persécutions, ressent vivement 
cette opposition qui lui vient de ses pro- 
pres frères. Mais il sait la valeur de 
la croix : « Oh ! la bonne voie que celle 
des contradictions ! » s'écrie-t-il. 

Les choses s'enveniment et, de part et 
d'autre, on écrit à Rome pour avoir l'avis 
de la plus haute autorité de l'Église. 






101 Les courriers sont très lents à cette 
époque. 

Quand la réponse arrivera, bien des 
mois après, approuvant l'institut fondé par 
le Père Moyë, celui-ci ne sera plus en 
Chine. 

Et c'est celui-là même qui l'avait le 
plus critiqué qui lui enverra le texte de 
la réponse, ajoutant combien il regrettait 
de n'avoir pas compris tout de suite, et 
combien il se réjouissait de voir cette 
belle œuvre approuvée. 


102 En attendant, l'institut se développe 
contre vents et marées. 

Les Jeunes Chrétiennes se donnent 
sans réserve, ainsi qu'en témoigne cette 
lettre : « Entourée de filles tout le jour, 
la vierge chinoise leur apprend avec une 
patience à toute épreuve le catéchisme, 
les prières, les pratiques chrétiennes que 
celles-ci, de retour au foyer, ne manque- 
ront pas de répéter et de propager autour 
d'elles... » 



103 « ...L'école terminée, les femmes à 

leur four envahissent la chambre 
de la « tante » (c'est ainsi qu'on la 
nomme). Elles réclament ses conseils, lui 
soumettent les objections populaires contre 
la religion... écoutent ses instructions 
toujours simples et persuasives... Souvent, 
les vieillards se mêlent à ces réunions, 
et... des hommes de tout âge se tiennent 
dans la cour, assis sur leurs talons... 
écoutant dans un religieux silence les 
paroles de la « tante »... » 


104 L'action apostolique des Sœurs chi- 
noises du Père Moyë est très impor- 
tante, on le voit. Et nombre de jeunes 
filles ou de veuves, gagnées par leur 
exemple, s'offrent à partager leurs tra- 
vaux. 

Les districts voisins en demandent, car 
là où elles travaillent, l'atmosphère 
change peu à peu et la foi s'affermit. 






105 Comme les missionnaires, elles sont 
au danger et subissent la persécu- 
tion, souhaitant souvent le martyre. 

Trois d'entre elles auront cet honneur 
et seront béatifiées par saint Pie X le 
2 mai 1909 Lucie Y, Agathe Lin et 
Marthe Ouang. On peut les prier très 
fort, ces bienheureuses martyres chinoises, 
pour que par leur intercession, le Seigneur 
fortifie les vaillants chrétiens chinois 
d'aujourd'hui, et sauve ce beau pays. 


106 Ce qu'il a fait pour l'instruction des 
filles, le Père Moyë désire évidem- 
ment le faire pour les garçons. 

C'est beaucoup plus difficile puisque, 
nous l'avons dit, les dévouements sont 
bien plus rares de ce cSté. 

Tout de meme, il a déjà eu de bons 
catéchistes chinois, et Benoît Sen, son 
premier, est devenu un prêtre fervent 
qui fait beaucoup de bien. 



107 Le Père Moyë, à force de chercher 
des volontaires dans les familles 
chrétiennes, peut enfin grouper sept jeu- 
nes gens et commence aussitôt à les 
instruire en vue de leur mission future. 

Ce petit noyau devient un séminaire 
d'où sortirent plusieurs prêtres chinois. 
L'un d'eux, Augustin Tchao, était un des 
geôliers qui, en 1774, avaient tant fait 
souffrir le Père. 


108 La parole ardente du captif l'avait 
alors converti. Baptisé, il était deve- 
nu catéchiste. Et le voilà maintenant 
prêtre, grâce à celui qu'il a longuement 
torturé. 

Augustin Tchao sera non seulement un 
très bon prêtre, mais il donnera au Christ 
le témoignage du sang, mourant en pri- 
son en 1815 des tortures subies pour son 
refus d'apostasier. 

Il fut déclaré bienheureux en 1900. 






109 On peut dire que le Père Moyë 
a bien travaillé en Chine. 


Son évêque n'hésite pas à écrire 
« Parmi les missionnaires du Se-tchuen, je 
n'en connais pas de plus saint que le 
Père Moyë ». 

Aussi, dans son district, y a-t-il, d'après 
le témoignage d'un confrère, « plus de 
fervents chrétiens que dans toute le reste 
de la mission ». 



110 II peut quitter la Chine. Son œuvre 
continuera et se développera sans 
cesse. Son souvenir aussi demeurera. De 
père en fils on se le transmet dans les 
foyers chinois. 

Car après être resté dix ans en Chine, 
le Père Moyë va rentrer au pays. Sa 
santé est complètement délabrée. Réfu- 
gié dans une famille chrétienne, il y est 
si malade qu'on craint de le voir mourir. 



111 Son estomac ne peut plus suppor- 
ter le riz, nourriture habituelle des 
Chinois. On ne sait comment l'alimenter. 
Il est d'une maigreur effrayante. 

« Je dis la messe pour obtenir une 
bonne mort, écrit-il, et j'invitai mes chré- 
tiens à prier pour moi à cette intention. 
Après cela, il m'arriva quelque chose qui 
me parut extraordinaire et me fit penser 
à retourner en Europe... J'eus deux 
songes... » 



112 Le Père Moyë se rétablit en effet 
à peu près de cette grave maladie, 
mais son évêque juge comme lui qu'il 
faut quitter la Chine. 

Dès qu'il a retrouvé quelques forces, 
le Père fait une tournée d'adieux dans 
son district. 

Il supplie partout ses chrétiens de « ne 
pas se relâcher de leur ferveur... » Il 
recommande qu'on maintienne ses chères 
écoles dont l'idée « a été inspirée par 
la sollicitude maternelle de la Bienheu< 
reuse Vierge Marie ». 





113 II pense aux persécutions toujours 
à craindre et exhorte à la vaillance : 
« Les peureux n'auront point de part 
dans le paradis... ». 

S'adressant aux parents, il leur rappelle 
que leur premier devoir est de « veiller 
à l'éducation de leurs enfants dès le 
jeune âge ». 

Enfin, il confie tout son monde « à 
la divine Providence, à Jésus-Christ, à la 
Bienheureuse Vierge et aux anges gar- 
diens ». 


114 Les larmes coulent souvent en ces 
scènes d'adieux. 

Au moment où il quittera ce Se-tchuen 
où il a tant travaillé et souffert, deux mes- 
sages lui seront remis, qui lui donneront 
une bien grande joie : messages d'union 
et de fraternité de ses Sœurs chinoises 
aux Sœurs de la Providence que le bon 
Père va retrouver. 

« Demandez à Dieu qu'il nous envoie 
des pères spirituels pour avoir soin de 
nous », supplient-elles. 



115 « Bien qu'éloignées de corps, nous 

désirons être unies de cœur avec 
vous... Remerciez Dieu avec nous de nous 
avoir envoyé le Père... Il a souffert de la 
part des païens des injures, des coups, 
des malédictions, et de la part des chré- 
tiens, des crève-cœur par leur mauvaise 
conduite... Soyons unies à jamais... » 


116 II y a douze ans qu'il a quitté la 
France, un peu plus de dix ans qu'il 
est en Chine. Il lui faudra encore presque 
une année pour rejoindre Paris. Si péni- 
bles que soient alors ces longues tra- 
versées, le voyage lui permet tout de 
même de récupérer un peu de santé. 


C'est le 2 juillet 1783 que le Père 
Moyë s'en va vers Macao, laissant tous 
ses chrétiens dans les larmes. 


Il a hâte, maintenant que la brisure 
est faite avec tout ce qu'il laisse en 
Chine, de retrouver ses œuvres lorraines. 






117 En mai 1784, le Père Moyë arrive 
au Séminaire des Missions Étran- 
gères. Le temps de donner des nouvelles, 
d'être présenté au roi Louis XVI et à 
Madame Louise de France, devenue car- 
mélite, qui veut lire les messages des 
Sœurs chinoises, et il part vers l'Est. 

Quelle joie pour lui de retrouver à la 
fois sa terre natale et la congrégation 
bien établie ! Comment reprendre un con- 
tact vivant avec toutes les Sœurs ? Par 
la prière en commun, pense-f-il. 



118 Et il les convoque en divers points 
pour des retraites qu'il leur prêche 
lui-même, heureux de voir que la ferveur 
s'est maintenue partout. L'Institut s'est 
développé tout doucement. 

Ma is il faut susciter des vocations plus 
nombreuses, créer de nouveaux noviciats. 

Le Père Moyë n'hésite pas. Il reprend 
la route, non plus les sentiers chinois où 
le péril est à chaque pas, mais (es che- 
mins de France. 



119 Missionnant de ville en village, 
semant partout l'Évangile — et 
aussi, sans le savoir, son témoignage de 
saint — il ranime les volontés, renou- 
velle la ferveur, aide (es hésitants. Bien 
des jeunes filles qui ne savaient pas 
reconnaître l'appel de Dieu, trouvent 
grâce à lui leur vocation et viennent gros- 
sir les rangs des Sœurs de la Providence. 

Beaucoup de nouvelles écoles s'ouvrent, 
à la grande joie des populations. 


120 De partout on le demande pour prê- 
cher des missions. Il se donne à 
fond à cet apostolat. 

La foi en effet s'affaiblît. On approche 
de la grande tempête de 1789. 

Des prêtres pauvres et menant une vie 
mortifiée comme le Père Moyë, peuvent 
encore se faire entendre de ces masses 
que la misère excite et risque de détour- 
ner de Dieu. 




121 Le Père Moyë essaye d'enrayer le 
mal. 

Il rappelle à chacun ses devoirs d'état, 
que rien ne permet de négliger. Il dis- 
tribue des tracts, des brochures qui pro- 
longeront son enseignement. 

« Sa réputation,... sa sainteté, son zèle 
infatigable, eurent vite gagné tous les 
cœurs et attiré la confiance », écrit un 
curé heureux du bien fait par le mission- 
naire dans sa paroisse. 


122 C'est peut-être surtout sa prière 
incessante qui obtient toutes ces 
grâces. La manière dont il célèbre la 
sainte messe vaut déjà un sermon. 

Et il aime tant la sainte Vierge ! Il 
avoue que lorsqu'il pense à elle, une 
grande douceur lui envahit l'âme. En 
a-t-il dit, des chapelets, à pied ou en 
palanquin, en barque ou en chaise à 
porteur, en France, sur les océans ou en 
Chine. 



123 Et il les disait comme il avait appris 
à ses chrétiens à le faire, c'est-à- 
dire en pensant longuement aux mystères 
de la vie de Jésus et de sa mère Marie. 

Il est plus que jamais débordant 
d'amour et de confiance pour le Sei- 
gneur ; cela transparaît en lui et gagne 
les cœurs beaucoup plus rapidement que 
les belles explications. 


124 A-t-il oublié la Chine? Bien sûr 
que non. 

Il écrit souvent, envoie des dons recueil- 
lis en France, donne des nouvelles des 
Sœurs françaises et en demande des 
Sœurs chinoises. Et toujours il conseille, 
console, encourage. 

Il apprend un jour la mort du saint 
Père Gleyo, suivie de celle de son pre- 
mier catéchiste, le prêtre chinois Benoît 
Sen, qui a été à nouveau torturé pour 
sa foi. 




125 La persécution continue là-bas. Mais 
c'est en France que le Père Moyë 
va être de nouveau pourchassé, en même 
temps que tous les prêtres qui veulent 
rester fidèles au Pape, Vicaire de Jésus- 
Christ. 

Courageux comme toujours, le Père, 
dès qu'il connaît le serment qu'on exige 
des prêtres contre leur conscience, se 
préoccupe d'éclairer ses confrères. 



126 II parcourt les campagnes, expli- 
quant de quoi il s'agit aux curés peu 
instruits, et les encourageant à rester 
fidèles en refusant le serment. 

La tempête révolutionnaire s'étend rapi- 
dement, menaçant de tout balayer. Les 
congrégations religieuses se disloquent. 
L'œuvre du fondateur va-t-elle sombrer ? 

Le Père Moyë prend aussitôt les dispo- 
sitions nécessaires. 



127 II regroupe à Trêves, de l'autre 
coté de la frontière, tout ce qu'il 
peut des Sœurs de la Providence. C'est 
là que se sont réfugiés l'évêque et nombre 
de prêtres fidèles. 

La Supérieure Générale des Sœurs y 
arrive bientôt et prend la tête du petit 
groupe. Le Père Moyë les installe le mieux 
possible, à l'hôpital ou chez de chari- 
tables habitants. 


128 Pour lui, il est trop heureux de 
trouver un grenier solitaire, où il 
pourra prier et se mortifier à son aise. 

Il est de plus en plus usé et presque 
épuisé. Pourtant, il ne refuse pas de prê- 
cher encore chaque fois qu'on le lui 
demande. Dans le canton de Bitche, il 
donne des missions pendant cinq mois. 

Rentré à Trêves, ses forces déclinent 
de plus en plus. 









129 II reste des heures devant le Saint- 
Sacrement (exposé par roulement 
dans toutes les églises de la ville). 

Il continue à prendre soin de ses reli- 
gieuses ; il donne des retraites et passe 
encore de longues heures de nuit en orai- 
son. 

Va-t-il s'éteindre ainsi, à petit feu ? 

Non, le Seigneur a prévu pour son 
bon serviteur une mort douloureuse, mais 
héroïque. 


130 En Chine, un jour que la maison 
où se tenait une réunion de prière 
venait d'être cernée et qu'on le pressait 
de se sauver, il a d'abord achevé l'exer- 
cice, disant « Si je dois mourir, je 
mourrai comme le soldat à son poste, en 
faisant mon devoir ». 

Le Seigneur l'a alors protégé bien des 
fois. Mais maintenant c'est fini, l'heure 
de la récompense va sonner pour le Père 
Moyë. 

La mort le prendra « à son poste » 
en plein exercice de la charité. 



131 Trêves reçoit des réfugiés de tous 132 Pendant plusieurs mois, le Père fait 

les genres. C'esf ainsi qu'y arrivent ce travail épuisant d'aumônier d'h8- 

de nombreux blesses (après les combats pital, d'ami et de consolateur de tous, 

meurtriers de Valmy et de Jemmapes). 


Pour un chrétien — et plus encore 
pour un prêtre — la charité du Christ ne 
connaît pas de frontière. Le Père Moyë 
offre donc aussitôt son aide ; il connaît 
l'allemand, ce qui lui permet de récon- 
forter tous ces malheureux. 


Une épidémie de typhus s'est déclarée, 
raréfiant les visites auprès des lits des 
contagieux. Pas un instant, le Père ne 
songe à fuir. Se multipliant à la mesure 
des besoins, il va jusqu'à l'extrême limite 
de ses forces... jusqu'à ce que le mal le 
terrasse à son tour. 


L'année 1792 va bientêt s'achever. 






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133 C'est le 19 avril 1793 # en revenant 
de l'hêpifal, qu'il se sent atteint par 
la terrible maladie. 


134 Puis il entonne, d'une voix défail- 
lante, le beau chant de remercie 
ment qu'est le Te Deum. 


Sachant que c'est pour lui la fin, il 
fait aussitôt le sacrifice de sa vie à Dieu, 
unissant ses souffrances à celles de Jésus 
dans sa Passion et les offrant pour sauver 
le monde. 

Il demande lui-même les derniers sacre- 
ments et les reçoit avec une grande 
ferveur. 


Maintenant, il est dans un grand 
recueillement qui durera jusqu'au bout. Il 
ne parle plus. 

Le 4 mai au petit jour, la mort est là. 
Le Père, dans un dernier effort, étend ses 
bras en forme de croix. On lui présente 
le crucifix à baiser. 



135 Tous ceux qui l'entourent retiennent 
à grand-peine leurs larmes. 

Enfin il murmure le nom de Jésus. 

C'est son dernier mot, et aussi son 
dernier souffle. Le Père Moyë est parti 
voir au ciel Celui qu'il a tant aimé et si 
bien servi sur la terre. 

Le prêtre qui était présent à ses cStés, 
l'Abbé Feys, dira à qui veut l'entendre : 
« Il est mort en saint ». 


136 Le Père Moyë meurt pauvre comme 
il a vécu. Même le noviciat des 
Sœurs installé par lui à Cutting, dans sa 
propre maison de famille, a été confis- 
qué et vendu par la Nation. 

Il meurt pauvre de tout, ne laissant 
derrière lui aucune possession matérielle. 
Mais il laisse bien mieux : tout le bien 
qu'il a fait au nom du Seigneur, et aussi 
tout le bien que va continuer à faire la 
congrégation qu'il a fondée. 






137 Déjà on dit partout en ville : « Le 
saint est mort ! » 


Le jour de son enterrement, un soldat 
qui marchait avec des béquilles (ayant 
un ulcère à la jambe) entend cette ré- 
flexion et s'informe. 

Plein de confiance, il demande qu'on 
lui prête un des bas du bon Père. L'ayant 
posé sur sa jambe malade, il est aussitôt 
guéri et dit bien haut sa reconnaissance. 



138 Les chères Sœurs de la Providence 
ont beaucoup de chagrin. Mais elles 
savent aussi que leur saint fondateur les 
aidera plus encore du haut du ciel. 

Elles n'ont qu'un désir : continuer à 
vivre leur vie de dévouement selon l'esprit 
du Père Moyë, qui est l'esprit même de 
Jésus. 

Il leur a laissé des Règlements, des 
Avis, des Instructions, et de si belles 
lettres aussi. 



139 Surtout, elles tiennent de lui les 
bases qu'il a voulues à sa fonda- 
tion : l'abandon à la Providence, la pau- 
vreté, la simplicité, la charité. C'est leur 
meilleur héritage, elles le défendront 
toujours. 

A Sœur Rose Méthains, Supérieure Gé- 
nérale, et aux Sœurs présentes ce jour-là 
dans sa chambre de malade, le Père avait 
dit peu de temps avant sa mort en les 
bénissant : « Croissez et multipliez, si 
c'est la volonté de Dieu ». 



140 Le moment pourtant n'était pas 
favorable à un tel souhait. Elles 
étaient là, quelques-unes, exilées et sans 
plus rien. Les écoles lorraines étaient fer- 
mées, les Sœurs chassées de partout, les 
noviciats confisqués. 

Ma is la tourmente révolutionnaire pas- 
sée, elles se regroupent, rouvrent des 
noviciats : à Porfieux pour les Sœurs de 
langue française, à Insming et ensuite à 
Saint-Jean-de-Bassel pour celles de lan- 
gue allemande. 







141 Bientôt, comme deux branches issues 
d'un même tronc, ces deux grou- 
pements grandiront parallèlement, ayant 
chacun leurs supérieurs, mais n'ayant 
qu'un seul et même fondateur, le Père 
Moyë. 

Pour les distinguer, on les appellera les 
Sœurs de la Providence de Portieux d'une 
part, et les Sœurs de la Divine Provi- 
dence de Saint-Jean-de-Bassel d'autre 
part. C'est epcore ainsi qu'on les connaît 
aujourd'hui. 


142 Dans d'autres régions, des fonda- 
tions se feront, qui auront aussi 
leurs supérieurs distincts : à Dijon, à Gap, 
à Troyes, puis en Italie et en Belgique. 

Mais toutes ces Sœurs seront unies de 
cœur et d'âme, ayant le même Père et 
la même mission : aimer les pauvres et 
les petits, les instruire, les soigner, en se 
donnant totalement à leur service, pour 
leur faire connaître et aimer Jésus. 


143 Malgré tout le travail qu'il y a sur 
place, on regarde souvent, de Por- 
tieux, vers la lointaine terre d'Asie où le 
fondateur s'est tant dépensé. 


144 En 1858, un projet s'ébauche, juste- 
ment pour ce district du Koui-tcheou 
où le Père Moyë a tant souffert. Le projet 
ne peut malheureusement aboutir. 


Beaucoup de Sœurs souhaitent s'en 
aller en Chine, retrouver leurs Sœurs chi- 
noises qui continuent vaillamment leur 
mission, les aider, partager leurs fatigues 
et leurs peines et donner au besoin leur 
vie en témoignage de leur foi et de leur 
amour. 


Mais un peu plus tard, en 1875, un 
ancien missionnaire du Se-tchuen, devenu 
vicaire apostolique de Mandchourie, vient 
à Portieux demander des Sœurs de la 
Providence pour l'aider en cet immense 
et difficile territoire. 





145 II souhaite avoir six religieuses. 

Quatre-vingts volontaires se lèvent 
aussitôt, parmi lesquelles il fallut choisir 
à grand-peine. 

Ce serait une bien belle histoire que 
de raconter les souffrances qu'elles eurent 
à endurer dans ces régions glacées et 
inhospitalières, mais aussi la manière mer- 
veilleuse dont le Seigneur féconda leur 
sacrifice en sauvant les âmes en grand 
nombre. 


146 Un tableau présenté à l'Exposition 
Missionnaire organisée au Vatican 
en 1925 donnait des chiffres impression- 
nants au sujet de ce travail des Sœurs 
de la Providence de Portieux en Mand- 
chourie : 

On y lisait que les Sœurs avaient bap- 
tisé là-bas 168.819 enfants, recueilli et 
soigné plus de 460.000 malades. 

Quelle belle moisson ! 



147 A peu de temps de ce premier 
départ de Sœurs missionnaires de 
la Providence, un nouvel appel arrive à 
Portieux, pour le Cambodge cette fois. 

Comme pour la Mandchourie, six Sœurs 
sont désignées parmi cent cinquante vo- 
lontaires, et débarquent le 12 janvier 
1876 à Culaogien (Vietnam). 

Suivant en tous points l'exemple de 
leur fondateur, elles commencent par 
organiser des crèches. 



148 Voici les bébés abandonnés ou 
menacés de mort recueillis par de 
vraies mamans. Souvent ils sont couverts 
de plaies, bien malades. Le baptême leur 
ouvrira alors les portes du ciel. 

Quand ils grandissent, on les garde 
(puisque leur famille les a rejetés) et on 
les instruit, les préparant à la vie. Et 
voilà continuée, bien loin de la Lorraine, 
l'œuvre des écoles chère au Père Moyë. 









149 On suivra encore son exemple er 
formant des jeunes filles indigènes 
qui veulent devenir religieuses. 

Dès 1880, un noviciat est ouvert dans 
ce but. 

Bientôt, Sœurs françaises et Sœurs indo- 
chinoises travaillent partout la main dans 
la main, semant la charité chrétienne. 


150 Hélas ! la persécution s'abat sur 
cette portion du champ cultivé par 
les Sœurs de la Providence. La grande 
maison de Culaogien, où il se faisait tant 
de bien, est entièrement dévastée. 

Le 21 novembre 1945, seize Sœurs 
françaises sont emmenées prisonnières, 
pendant cette triste guerre d'Indochine. 
Après de grandes souffrances, enfin déli- 
vrées le 12 janvier 1946 par les marins 
français, elles rejoignent les Sœurs indi- 
gènes à Phnâm-Penh, capitale du Cam- 
bodge. 



151 Les chères filles du Père Moyë sont 
bien de la race de leur fondateur, 
et rien ne les arrête dans leur élan 
apostolique. Il est vrai qu'elles sont sûre- 
ment beaucoup aidées par la puissante 
prière, près du Seigneur, de celui qui leur 
a dit : « Croissez et multipliez ». 

Comme l'a si bien exprimé Lacordaire, 
« un saint qui meurt ici-bas, c'est une 
prière éternelle qui commence au ciel ». 


152 Elles ont senti cela, les Sœurs de 
la Providence, dès que le Père 
Moyë eut fermé les yeux. Tout de suite, 
nous l'avons vu par l'histoire du soldat, 
la confiance en lui a obtenu la guérison 
miraculeuse. 

Des miracles, le Père Moyë en avait 
déjà fait pendant sa vie. Mais que dire 
des grâces nombreuses dues à son inter- 
cession dans le ciel ! 








153 On prend l'habitude, dans les œu- 
vres des Sœurs de la Providence — 
et même ailleurs — de tout demander 
par lui. Et la réponse est merveilleuse, 
montrant le plaisir que Dieu prend à écou- 
ter la prière de son bon prêtre. 

Comme au temps de sa vie mortelle, 
on dirait qu'il se multiplie pour répondre 
à tous les désirs : France, Cambodge, 
Amérique aussi, lui attribuent des grâces. 


154 A Portieux même, une Sœur atteinte 
de poliomyélite est paralysée des 
deux jambes. Les médecins la déclarent 
inguérissable (c'est en 1902). Elle prie le 
Père Moyë, déjà proclamé Vénérable, avec 
une grande confiance. 

Le 4 mai arrive, anniversaire de la 
mort du saint. Sœur Clarence redouble de 
prière. Dans la nuit, la douleur la quitte 
soudain ; elle s'endort paisiblement. 


155 Et le matin au réveil, elle se jette 
pleine de joie dans les bras de son 
infirmière, criant son merci à Dieu et au 
Père. Elle est guérie et marche comme 
avant sa maladie. 

Le bon Père Moyë gâte ses chères 
Sœurs. Mais il n'oublie pas non plus ses 
préférés, les enfants, et le deuxième mira- 
cle retenu par le tribunal de Rome est la 
guérison d'un petit garçon italien. 


156 En 1923, Ennio (c'est son prénom) 
a sept ans et va à l'école à Rome 
chez les Sœurs de la Providence. C'est 
d'ailleurs dans cette école qu'un autre 
petit garçon, Eugenio Pacelli — devenu 
le Pape Pie XII — a commencé ses 
études. 

Un jour, Ennio est absent. Les Sœurs, 
bien tristes, demandent à ses camarades 
de prier très fort pour lui ; il a en effet 
une maladie terrible : la méningite. 








157 Malgré tous les soins, le mal s'ag- 
grave, et le pauvre papa d'Enniov 
vient en larmes dire aux Sœurs que son 
garçon va mourir. « Il n'y a plus aucun 
espoir », ont dit tous les médecins. 

Les Sœurs pensent à la puissance du 
Père Moyë sur le cœur du Bon Dieu. 
Elles donnent une image du Vénérable 
au papa d'Ennio. On la pose sur le front 
du petit, et toute la famille tombe à 
genoux. 



158 Ennio ne bouge plus ; ses membres 
sont déjà glacés. Il agonise. Toute 
la nuit s'écoule dans une terrible inquié- 
tude. Les prières sont ardentes, aussi bien 
dans la maison du petit qu'à l'école, où 
Sœurs et élèves supplient sans arrêt le 
Seigneur par l'intermédiaire de leur bon 
Père. 

Tout à coup, à neuf heures du matin, 
Ennio ouvre les yeux. Il a l'air très étonné, 
crie d'abord : « maman ! » et dit qu'il 
a faim. 



159 Les parents croient rêver en voyant 
leur garçon qui semble bien vivant. 

Le médecin arrive et ne peut que s'ex- 
clamer : « Vraiment, c'est un mort ressus- 
cité ! » 

Ennio, en un instant, a été totalement 
guéri. Sa maman le ramène vite à l'école 
où tout le monde, on s'en doute, est dans 
la joie. 

Le Père Moyë a fait encore bien d'au- 
tres miracles, et sans doute n'a-t-il pas 
fini d'en faire. 


160 Mais l'Église a jugé qu'elle avait 
déjà assez de preuves de la sain- 
teté de Jean-Martin pour l'inscrire parmi 
les bienheureux. 

On a fait ce qu'on appelle « le procès 
d'héroïcité de ses vertus ». Et l'on n'eut 
pas de peine, bien sûr, à démontrer à 
quel point le fondateur des Sœurs de la 
Providence avait été, en effet, héroïque 
dans sa façon de servir le Seigneur. 






161 La cérémonie solennelle de béatifi- 
cation est fixée au 21 novembre 
1954 f jour de la fête de la Présentation 
de Notre Dame. Le bon Père a dû sou- 
rire du haut du ciel au choix de ce jour, 
lui qui aimait tant la sainte Vierge. 

C'est un prélat français. Monseigneur 
René Fontenelle (devenu depuis évêque) 
qui lit ce qu'on appelle la Bulle pontificale, 
c'est-à-dire le document relatant la vie et 
les vertus du Père et décrétant sa béati- 
fication. 



162 Au fond de l'immense basilique 
Saint-Pierre tout illuminée, un grand 
portrait montre à tous le sympathique 
visage du bienheureux, que le Pape 
Pie XII, le premier, vénère. 

Les Sœurs de la Providence sont là, 
nombreuses, la gorge serrée par l'émo- 
tion. On est si content lorsqu'on voit 
rendre gloire à ceux qu'on aime ! 

Bientôt, espérôns-le, elles reviendront 
pour la canonisation de Jean-Martin 
Moyë. 



163 Dans un bel esprit d'affectueuse 
soumission aux désirs du Pape, elles 
ont volontiers renoncé à la grande coiffe 
blanche qu'elles portaient depuis leur 
fondation. Elles savent que cette renon- 
ciation les rend plus proches encore de 
l'âme même de leur fondateur, puisque 
leur costume y a gagné en simplicité, tout 
en leur donnant une allure plus authenti- 
quement religieuse. 




164 Souhaitons que, toujours plus nom- 
breuses, elles continuent de remplir 
leur mission selon l'esprit du bienheureux 
Jean-Martin Moyë : esprit d'abandon à 
la Providence, de pauvreté, de simplicité, 
de charité. 

Car celui qui fut leur fondateur et leur 
Père restera, pour elles comme pour nous 
fous qui désirons servir le Seigneur le 
mieux possible, un exemple enthousias- 
mant. 

Et mieux que cela : un entraîneur.